Yvon Dallaire, M.Ps.

La réelle fonction du père

La réelle fonction du père

(Résumé tiré de Homme et toujours fier de l’être publié aux Éditions Québec-Livres en 2015)

Mais en quoi, justement, consiste cette fonction paternelle ? En quoi sa fonction est-elle complémentaire, et non similaire, à la fonction maternelle ? Quelle est la mission réelle du père ? Les deux psychanalystes Simone et Moussa Nabati, dont j’ai déjà parlés, diplômés de l’Institut de Psychologie et docteurs en psychologie de l’Université de Paris, apportent des éléments de réflexion fort intéressants dans leur livre Le père, à quoi ça sert ?1

Nous avons vu au début du chapitre précédent la différence existant entre rôle sexuel et fonction sexuelle. En résumé, le rôle désigne des comportements, des actes ou des attitudes conscientes, volontaires, concrètes, interchangeables et relatifs comme les tâches ménagères ou de pourvoyeurs. Ces rôles évoluent au gré du temps et des modes et peuvent être indifféremment remplis par la mère ou le père. La fonction est à l’inverse des rôles car celle-ci est inconsciente, psychologique (non volontaire), unique, spécifique et absolue. Aucune mère, malgré sa bonne volonté, ne peut remplir la fonction paternelle ; elle ne peut remplir que sa fonction maternelle.

La fonction maternelle est d’abord une fonction de matrice, de source nourricière, d’enveloppe, de réceptacle de vie, de rétention. La mère représente l’abri, la sécurité, la protection, la chaleur, l’affection, la fusion, la compréhension… La mère représente l’amour selon les psychanalystes. La fonction du père en est une de séparation, d’expulsion du sein maternel, de distinction, de
différenciation. Le père doit éduquer ses enfants dans le sens étymologique du mot « educare » : faire sortir, tirer dehors, conduire au dehors avec soin.

La fonction du père est de séparer l’enfant de la mère. Il doit s’interposer entre la mère et l’enfant pour permettre à l’enfant de développer son identité en dehors de la symbiose maternelle et rappeler à la mère qu’elle est aussi une femme, une amante, un être de plaisir, non seulement un être de devoir généreux. Si la mère représente l’amour fusionnel, le père représente les limites, les frontières, la séparation psychologique. Les psychanalystes disent : la loi et l’ordre.

Je ne pense pas que les fonctions soient aussi tranchées entre les sexes. Je crois plutôt que homme et femme peuvent être loi et amour. L’homme peut être père et papa. Le père facilite l’apprentissage du contrôle de soi à ses enfants. Il leur apprend à renoncer à la satisfaction immédiate de leurs besoins et désirs : il leur apprend la patience. Le père protège ses enfants et les initie au monde adulte. C’est aussi son rôle de les séparer de la maman pour qu’ils deviennent autonomes. Quant au papa, il est celui qui joue à quatre pattes avec les enfants, qui les chatouille, qui leur raconte des histoires… C’est lui qui est amour. La femme peut aussi être mère et maman, donc aussi loi et amour.

L’enfant a besoin de sentir toute l’attention de la mère pour découvrir sa puissance. Mais il a aussi besoin des interdits de son père pour connaître ses limites et apprendre à faire attention aux autres. L’enfant apprend, par sa mère, qu’il est au centre de l’univers, de son univers ; il doit apprendre, par son père, qu’il existe d’autres univers avec lesquels il devra collaborer pour survivre et s’épanouir. L’enfant doit apprendre à se situer à mi-chemin entre l’attitude du chat et du chien. Le chat se croit le maître en voyant tout ce que son « esclave » fait pour lui, alors que le chien perçoit son propriétaire comme son maître parce qu’il est capable de tout faire pour lui.

D’après de nombreux psychologues, la fonction paternelle se manifeste dans cinq secteurs précis :

1. La protection. Auparavant, grâce à sa force physique, cette protection était surtout limitée aux dangers physiques extérieurs : l’homme des cavernes devait protéger les siens des autres hommes et des prédateurs de toutes sortes. L’homme du XXIe siècle sera de plus en plus appelé à assurer, en plus, une sécurité émotive non seulement pour ses enfants, mais aussi pour sa femme (c’est d’ailleurs là l’une des principales demandes de la femme moderne). Sa femme et ses enfants veulent pouvoir compter sur lui. Pour ce faire, il doit évidemment être présent, physiquement et psychologiquement, et être valorisé dans cette fonction.

2. L’éducation. Le père doit faciliter à ses enfants l’apprentissage du contrôle de soi ; il doit leur apprendre à renoncer à la satisfaction immédiate de leurs besoins et désirs ; il leur apprend la patience. Il doit surtout les aider à canaliser leur agressivité vers une expression positive et constructive de celle-ci. Il est évident que, ce faisant, il apprend lui aussi à mieux gérer ses propres besoins et sa propre agressivité. Mais n’est-ce pas en enseignant qu’on apprend à enseigner ?

3. L’initiation. Le père a aussi comme fonction d’humaniser l’enfant à la frustration et au manque afin de pouvoir l’intégrer dans le monde adulte et le monde social, comme cela se faisait dans les rituels initiatiques des tribus dites « primitives ». Le père initie l’enfant aux règles de la société, sinon aucune vie sociale n’est possible. La démission du père à ce niveau est probablement en grande partie responsable de l’augmentation croissante de la délinquance juvénile et surtout de la génération d’enfants-rois actuelle parce qu’ils continuent de croire que tout leur est dû et que les autres sont à leur service (comme l’était maman).

4. La séparation. La femme moderne demande à l’homme du XXIe siècle de l’accompagner dans toutes les étapes de la grossesse, de l’accouchement et des soins de l’enfant et je crois que cet accompagnement constitue une excellente façon de développer le sens de la paternité. Mais, j’insiste pour réaffirmer que la fonction du père est de séparer l’enfant de la mère et la mère de l’enfant et non pas de former une « sainte trinité » où chacun perd son identité. Ainsi, le père permet la survie et l’épanouissement de l’enfant ; ainsi, l’homme permet la survie et l’épanouissement de la femme amante qui existe dans la mère.

5. La filiation. Peu importe le nom de famille donné à l’enfant, celui-ci a besoin de savoir qu’il a un père et qui est ce père. Il a aussi besoin de savoir qu’il s’inscrit dans une lignée qui possède une histoire. Il a besoin de se sentir relié à l’humanité, qu’il fait partie de la grande famille humaine. Traditionnellement, la filiation était patrilinéaire ; elle assurait au père qu’il avait un fils ou une fille et elle assurait à l’enfant, fille ou fils, qu’il avait bien un père, ce père.

La maternité ne fait pas de doute : la mère sait que c’est « son » enfant parce qu’elle l’a porté. La paternité, elle, doit parfois être prouvée et c’est la raison principale pour laquelle, ne l’oublions pas, la filiation patrilinéaire et la monogamie se sont développées2. L’homme pouvait ainsi être plus assuré qu’il était vraiment le père de ses enfants et qu’il pouvait consacrer ses ressources, sa force de travail et son affection à leur survie et leur développement. C’est une attitude extrêmement paranoïde de croire que les hommes ont inventé ces institutions pour asservir les femmes. Ils l’ont fait pour protéger leurs droits, leur paternité, ce qui m’apparaît un mobile tout à fait légitime. Sinon, l’homme serait encore plus esclave de la femme en ce sens que sa fonction serait réduite à son strict rôle de pourvoyeur : améliorer les conditions de vie de n’importe quel enfant et il devrait probablement prendre en charge de nombreux enfants qui ne sont pas les siens3.

Déjà, en juillet 1966, l’anthropologue Margaret Mead proposait dans un article de Redbook le mariage en deux étapes. La première consistait en un lien légal sans véritable engagement et sans conséquences advenant un divorce : le mariage individuel. La deuxième étape légalisait la relation à long terme avec des garanties concernant les enfants en cas de divorce : le mariage parental. Ce mariage unirait les partenaires à vie. La première étape a donné naissance au foisonnement des unions libres4. Mais la deuxième étape n’a jamais pris forme. Les enfants n’ont aucune garantie que leurs droits seront respectés dans les cas de divorce. Les mariages basés sur le sentimentalisme, le non-engagement et l’absence de sens pratique responsable deviennent évidemment explosifs et traumatisants pour toutes les parties en cause au moment du divorce.

Heureusement, depuis les années 80, une nouvelle profession a fait son apparition : la médiation familiale. Le Québec5 fait figure de pionnier en assumant les honoraires des médiateurs familiaux dans certaines conditions. De nombreux autres pays l’ont imité tout en développant leur propre approche6. L’objectif de la médiation, lors de divorces difficiles, est d’assurer les droits les trois
parties tout en minimisant les frais juridiques : l’homme, la femme, les enfants.


 

 

1 Nabati, Simone et Moussa, Le père, à quoi ça sert ? La valeur du triangle père-mère-enfant, Genève, Éd. Jouvence, 1994.

2 La nécessité de la filiation patrilinéaire et de la monogamie s’est développée dès le début de la bipédie qui a permis à l’homme de pouvoir parcourir de longues distances loin de la caverne où femmes et enfants demeuraient. Ce « patriarcat » permettaient à nos ancêtres de s’assurer qu’ils chassaient bien pour leurs enfants, et non pour les enfants d’un autre homme.

3 Une étude britannique « Not the daddy » évalue à 4 % le nombre de père qui élève un enfant qui n’est pas le sien et à son insu : http://news.bbc.co.uk/2/hi/health/4137506.stm. Imaginez votre réaction si vous appreniez que votre fils n’est pas le vôtre.

4 De nombreux pays, surtout ceux où l’égalité entre les sexes est la plus élevée, ont un taux d’unions libres dépassant les 30 %.

5 Vous trouverez un excellent dossier sur la médiation familiale à http://justice.gouv.qc.ca/francais/programmes/mediation/accueil.htm.

6 Voir la médiagraphie, section Internet, à La médiation familiale.r

 

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