Yvon Dallaire, M.Ps.

L’art de la négociation

L’art de la négociation

Toute relation intime implique la rencontre de deux univers différents, deux univers qui se complètent et qui… s’opposent. L’autre n’est pas un clone de nous-même, ni l’incarnation de notre princesse ou prince charmant qui n’existe que dans nos fantasmes. Il y aura donc inévitablement des sources de conflits et des crises. Chez les couples malheureux, les différends deviennent des blocages permanents alors que les couples heureux ne cherchent plus, après un certain temps, à résoudre ces blocages : ils apprennent à les gérer de telle sorte qu’ils n’empoisonnent pas leur existence. De toute façon, les conflits ne sont pas destructeurs per se, c’est plutôt la façon de les confronter qui peut devenir problématique. Ces conflits, surmontés, deviennent alors des occasions privilégiées de croissance. Aviez-vous remarqué que le mot crise se retrouve dans le mot croissance ?

Ce n’est pas tant la façon dont on fait l’amour
Mais la façon dont on fait la guerre
Qui détermine la satisfaction du couple.
Le meilleur indicateur du divorce
Est la gestion des conflits.

Howard Markman

Les partenaires heureux savent que le ciel peut parfois être caché par des nuages : c’est pourquoi ils profitent au maximum du ciel lorsqu’il est bleu. Même quand on s’aime éperdument, nous ne sommes pas à l’abri de crises et de conflits. Les partenaires heureux n’essaient pas à tout prix d’établir un consensus : plus que la résolution de conflits, ils veulent préserver la qualité de leur relation et de leur amour. Ils préfèrent être heureux plutôt que d’avoir raison ou le dernier mot. Ils sont passés maîtres dans l’art de désamorcer les conflits, dans l’art de la négociation, car ils savent qu’à l’intérieur d’un couple il ne peut y avoir que deux gagnants ou deux perdants. Mais quelle est la différence entre compromis, prix à payer et négociation ?

Contrairement à la croyance populaire, les couples heureux ne font pas de compromis ; ils seraient au contraire plutôt exigeants. Dans un compromis, les deux protagonistes cèdent un peu de terrain pour sauver la face, mais se retrouvent avec une position insatisfaisante pour les deux, une situation perdant-perdant. Certaines situations (aller voir un film d’action ou un film d’amour) sont sans trop de conséquences, mais d’autres sont beaucoup plus dramatiques : si la libido de l’un des partenaires exigent trois relations sexuelles par semaine et celle de l’autre, une seule, le compromis à deux rapports intimes par semaine ne fera qu’augmenter la frustration des deux partenaires. La dynamique perdant-perdant, même sur des enjeux mineurs, ne peut qu’être nocive à la longue. L’objectif d’une bonne négociation est d’arriver à une situation gagnant- gagnant. Dans le premier cas, chacun peut aller voir le film désiré chacun de son côté et se retrouver à la sortie du cinéma ou, mieux encore, trouver un film d’amour rempli d’action ou un bon suspense autour d’une relation amoureuse. La différence de libido est certes plus difficile à surmonter, mais il arrive souvent que tout ne soit qu’une question de « timing » ou que les

partenaires puissent à tour de rôle prendre l’initiative de la relation et du déroulement de celle-ci. Les hommes (ce sont généralement eux qui ont une plus forte libido) devraient se rappeler que les femmes ont généralement besoin de se sentir appréciées pour elles-mêmes et détendues pour être plus réceptives à l’intimité sexuelle. Il serait peut-être utile qu’ils remettent à l’ordre du jour toutes les techniques de séduction qu’ils ont utilisées lors de la lune de miel, alors qu’ils pouvfaisaient l’amour jusqu’à cinq fois par semaine.

Les couples heureux acceptent toutefois de payer le prix qu’il faut pour obtenir ce qu’ils veulent ; ils prennent la responsabilité de leurs besoins et désirs et utilisent les stratégies nécessaires pour les satisfaire. Ils acceptent, par exemple, de payer un montant élevé pour une bonne bouteille de vin, mais ils exigent d’en avoir pour leur argent et n’hésitent pas à retourner la bouteille s’ils ne sont pas satisfaits. Faire un compromis serait, comme l’affirme un dicton populaire, d’ajouter de l’eau dans le vin. La négociation n’est pas le résultat d’un compromis, mais une entente qui satisfait les deux partenaires. Les couples heureux sont passés maîtres dans l’art de désamorcer les conflits et dans l’art de la négociation, ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’ils trouvent une solution à tous les problèmes, la solution pouvant être qu’il n’y a justement pas de solution et qu’il faudra apprendre à vivre avec un problème insoluble. « So what » disent nos amis anglophones.

Pour les problèmes solubles, la négociation se fait en cinq grandes étapes : 1. La description du problème ; 2. La recherche de solutions ; 3. Le choix d’une solution ; 4. La mise en pratique de la solution retenue et 5. L’évaluation.

  1. Description du problème. Il est très important de rester centrer sur le problème actuel et ne pas en profiter pour faire remonter à la surface toutes les insatisfactions du passé. Il vaut aussi la peine de prendre tout le temps nécessaire pour que chaque partenaire puisse exprimer à sa satisfaction la nature du problème telle qu’il la voit. À proscrire : nier la perception du problème de l’autre ou le critiquer sur sa façon de le voir.
  2. Recherche de solutions. Une fois l’étape de la description franchie et les partenaires bien au courant de le perception de chacun, il est alors temps d’émettre diverses solutions potentielles, des plus réalistes aux plus farfelues. Je suggère alors aux deux partenaires d’inscrire les solutions sur une feuille séparée.
  3. Choisir une solution. Pour ce faire, chacun pondère les solutions sur sa feuille ou les réécrit par ordre de priorité. Il arrive parfois que les deux aient choisi la même solution prioritaire, ce qui simplifie la suite du processus. Si non, chaque solution peut faire l’objet d’une analyse des pour et des contre par les partenaires.
  4. Mise en pratique. Une fois choisie une solution, le couple se donne un certain temps pour expérimenter la solution : quelques jours, semaines ou mois.
  5. Évaluation. À l’échéance, les partenaires se font part de leur taux de satisfaction ou insatisfactions suite à l’expérimentation. Il faut se rappeler que l’objectif n’est pas de trouver la solution parfaite, mais une solution qui fonctionne et est satisfaisante pour les deux partenaires.

Il faut évidemment rester en état d’écoute active tout au long du processus qui peut être relativement rapide ou prendre parfois quelques jours. Il se peut aussi que le couple n’arrive pas à trouver de solution et doive accepter que le problème soit insoluble. Il ne faut jamais perdre de vue que la communication n’est pas toute puissante, qu’elle peut être clé de l’amour, mais aussi

source de mésentente. Les dynamiques de la communication efficace et de la communication non violente doivent être préférées aux communications « tu, tu, tu, tu… », mais n’oubliez pas les limites de ces styles de communication et du fait que vous n’êtes pas des spécialistes de l’écoute active, comme peuvent l’être les thérapeutes.

Le premier devoir de l’amour est l’écoute.
Paul Tillich

Toute décision concernant le couple ne doit jamais être unilatérale. À titre d’exemple, j’ai eu un ami, grand amateur de pêche, qui avait toujours rêvé d’avoir un pied-à-terre sur le bord d’un lac. Un jour, il apprend à sa femme, sans jamais lui avoir parlé de ce rêve en détail, qu’il vient de faire l’acquisition d’un magnifique chalet avec deux chambres et qu’enfin ils pourront profiter de leurs vacances annuelles et de leur temps libre pour aller pêcher tous deux et en famille. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sa femme éclater en sanglots. Pour elle, ce chalet représentait l’esclavage d’une deuxième maison à ranger et à récurer qu’une source de plaisirs ; elle aurait plutôt préféré utiliser leurs économies pour se payer un voyage annuel en amoureux dans un pays exotique, quitte à prévoir une excursion de pêche à chaque voyage.

J’aime bien l’image du tuyau utilisé par Jacques Salomé pour responsabiliser les deux partenaires dans le processus de la communication et de la négociation. Dans une cuisine, l’eau est apportée par un tuyau et les déchets repartent par un autre tuyau. Dans la communication entre deux personnes, il n’existe qu’un seul tuyau pour transporter les messages positifs et les messages négatifs. Les messages positifs sont généralement reçus de façon positive, quoiqu’il puisse y avoir des exceptions et des interprétations de la part du receveur. Les messages négatifs suscitent généralement une réaction aussi négative, à moins d’un excellent sens de l’humour du receveur. Mais il est certain que l’émission continuelle de messages corrosifs ne peut que donner à la longue un mauvais goût aux messages positifs expédiés dans le même tuyau. Cette image démontre bien que chacun est responsable de son bout de tuyau et non des deux bouts. Un partenaire peut expédier un message positif qui peut être reçu comme un message toxique sans que l’émetteur ait une quelconque responsabilité dans la réception du message. Seule la perception de l’autre est en cause ; encore faut-il que le message ait été expédié « clair comme de l’eau de roches ». Dans une négociation, je n’ai de pouvoir que sur mon bout du tuyau et aucun sur l’autre bout. Je suis responsable de ma façon de dire les choses et d’interpréter les messages de l’autre. Je peux chercher à avoir raison en imposant ma façon de voir ou décider d’être heureux en acceptant aussi d’être influencé par l’autre.

Dans la communication,
il n’y a pas de solutions,
mais des évolutions.

Jacques Salomé

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Le bonheur conjugal est donc fait de bonheur personnel, du choix d’un partenaire compatible quoique imparfait, de la connaissance de soi et de l’autre en tant que personne unique et sexuée, d’une prise de responsabilité totale de l’état du couple, de la capacité de contenir nos pulsions et de gérer nos émotions, de l’acquisition d’habiletés relationnelles efficaces et d’une excellente capacité de négociation à double gagnant. Lorsque tous ces ingrédients sont présents, la vie amoureuse et la vie sexuelle sont resplendissantes.

L’art de bien se disputer

J’ai reçu à quelques reprises, au cours de ma carrière de thérapeute conjugal, des hommes, des femmes et des couples qui m’ont confirmé ne s’être jamais disputés, même après deux ou trois décennies de mariage. « Mais pourquoi venaient-il vous voir s’ils n’avaient pas de conflits ? » me direz-vous ? Parce que, bien que vivant toujours ensemble et dormant dans le même lit, ils n’avaient plus fait l’amour depuis des années et qu’ils n’éprouvaient plus aucun désir l’un pour l’autre, tout en restant fidèles l’un à l’autre. D’un autre côté, je connais quelques personnes aux comportements hystériformes qui me disent que faire l’amour n’est jamais aussi bon qu’après une bonne dispute. « C’est tellement bon de se réconcilier après avoir eu peur de perdre l’autre. » J’appelle colombe le premier couple et faucon, le second. Deux extrêmes.

Les couples heureux sont à la fois l’un et l’autre, sans être ni l’un ni l’autre. Ils vivent de longues périodes d’accalmie, mais l’excitation est toujours présente car ils l’entretiennent à l’aide de la juste distance dont j’ai parlé au premier chapitre. De nombreuses recherches nous ont prouvé que les gens vivant très et trop longtemps ensemble n’éprouvaient pas ou plus d’attirance sexuelle. Tout désir, sexuel ou autre, doit être frustré pour être entretenu. Ils ont aussi des moments difficiles, mais ne se déchirent jamais. Ils savent quelles limites ne jamais dépasser. Ils n’ont donc pas, pour la plupart, besoin de se réconcilier ou de recommencer à zéro.

Je suis convaincu que vous avez déjà été surpris d’apprendre qu’un couple de votre entourage s’était séparé. « Ils avaient l’air de si bien s’entendre, jamais un mot plus haut que l’autre. Jamais je n’aurais crû que ça allait si mal. » Par contre, vous connaissez aussi probablement des couples qui discutent fort et qui s’embrassent. Un couple qui se dispute n’est pas forcément près du divorce. Tout dépend de la façon de se disputer. Voici quelques règles simples pour se disputer harmonieusement.

  1. Commencez la discussion en douceur et prenez le temps de respirer tout au long de la discussion, particulièrement au moment où vous sentez que « la moutarde vous monte au nez ».
  2. Si vous percevez que l’autre « s’énerve » et monte le ton, proposez de reporter la discussion à plus tard, tout en disant que vous voulez en reparler au plus tôt.
  3. Présentez la discussion comme une façon de mieux être ensemble. « J’aime tellement ça discuter avec toi, même quand nous ne sommes pas d’accord et que nous argumentons. »
  4. Ne perdez jamais de vue le principe de la « balle au mur » : c’est la même balle qui revient et elle revient avec la même force à laquelle vous l’avez expédiée sur le mur. Si vous critiquez, vous risquez d’être critiqué. Si vous complimentez… À vous de choisir.
  5. Communiquez vos besoins, désirs et attentes, non vos émotions, encore moins vos frustrations.
  6. Faites appel aux connaissances ou compétences de l’autre : « Que sais-tu au sujet de…? », « Que penses-tu de… ? »
  7. Touchez votre partenaire au cours de la discussion, avec bienveillance et tendresse. Et regardez-le dans les yeux.
  8. Évitez les sujets que vous savez sources de mésententes permanentes. Rappelez-vous que nombre de problèmes conjugaux sont sans solution et qu’il vaut mieux apprendre à vivre avec. Si vous devez absolument les aborder, faites-le en termes positifs.
  9. Gardez la tête froide et le ton amical. Évitez les expressions à l’emporte-pièce : « J’en ai marre ».
  10. Ne dites jamais « Toujours » ou « Jamais ».
  11. N’abordez qu’un seul sujet à la fois, surtout si c’est un sujet délicat. N’en profitez surtout pas pour vider votre sac.
  12. Baissez le ton, parlez sur le ton de la confidence, même si votre partenaire a tendance à monter le ton. On s’entend mieux à 35 décibels qu’à 90.
  13. Ne cherchez pas à remettre les pendules à l’heure ou à crever l’abcès. Vous risquez tous deux d’être arrosés.
  14. Si vous tenez absolument à crever l’abcès, donnez-vous le droit de vider chacun votre sac pendant dix minutes, pas plus. Et dites : « Je t’aime quand même ».
  15. Laissez votre partenaire s’exprimer jusqu’à la fin une fois que vous avez terminé de vous exprimer.
  16. Posez des questions démontrant ainsi votre intérêt pour le vécu de votre partenaire.
  17. Ne donnez votre avis que si votre partenaire vous le demande. Donner un conseil non sollicité est une façon perverse d’inférioriser l’autre.
  18. À défaut d’être d’accord avec votre interlocuteur ou de comprendre, au moins exprimez de la compassion : « C’est vrai que cela doit être difficile à vivre ».
  19. Gardez toujours en tête qu’il existe des différences fondamentales et naturelles dans la façon d’être et de réagir des hommes et des femmes. Ces différences peuvent, ou non, être accentuées par l’éducation et la culture.
  20. Et surtout, prenez la responsabilité de vos dires, de vos pensées et de vos gestes. N’accusez jamais l’autre d’être le responsable de ce que vous ressentez. L’autre est responsable de lui-même et nullement de vos actions et de vos réactions à ses dires ou comportements.

Il serait toutefois utopique de croire, même en utilisant ces règles, qu’il n’y aura jamais de conflits intenses, y compris chez les couples heureux. Le couple ne peut pas ne pas créer des crises ; certains couples n’y survivent pas car chaque crise élargit le fossé qui sépare les partenaires et diminue l’engagement affectif réciproque. Les couples qui y survivent utilisent, en plus des règles ci-dessus, des stratégies encore plus efficaces et décrites ci-après.

(Vous trouverez la suite dans mon livre Qui sont ces couples heureux ? Surmonter les crises et les conflits du couple, publié aux éditions Option Santé en 2006.)

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